Un nouveau programme d’études en pratique sage-femme de l’Université du Manitoba inclut les pratiques autochtones

En 2021, l’Université du Manitoba lancera son tout nouveau baccalauréat en pratique sage-femme. La première cohorte sera composée de six étudiantes, dont trois étudiantes autochtones pour appuyer la spécialisation du programme en pratiques autochtones. Renforcer les relations avec les communautés autochtones, soutenir le retour de l’accouchement et de la profession de sage-femme indigène dans les communautés du nord, et aider les étudiants et les sages-femmes indigènes à renforcer leurs compétences, leurs connaissances et leurs capacités fait partie intégrante du mandat de l’Université du Manitoba.

Kellie Thiessen, SF, inf., Ph. D. est directrice du nouveau programme d’études en pratique sage-femme. Elle travaillait d’arrache-pied au Nunavut au moment de notre entretien.

« Je me suis demandé comment je pouvais vivre tout cela et ne rien faire. »

ACSF : Que faites-vous actuellement au Nunavut? 

Kellie : Il y avait un besoin réel de personnel ici. Compte tenu de la planification liée à la COVID, [les sages-femmes locales] travaillent avec sept communautés et envoie toutes les personnes ayant besoin de soins prénatals à Rankin. En plus de nous occuper du triage de ces personnes, nous devons gérer tous les soins connexes et prévoir toute éventualité, les déplacements à risque faible, moyen et élevé. C’est une responsabilité colossale.

J’ai pensé que nous devrions prendre part au projet parce que notre nouveau programme est axé sur le Nord et que le Nunavut fait partie de notre zone d’intervention. Le Manitoba a le devoir de s’engager. Je me suis donc dit : « Très bien. Nous sommes trois sages-femmes à la faculté. Nous échangerons des tours de garde de telle durée, d’avril à août. »

Mais en étant sur place, j’ai réalisé que l’ampleur et la gravité de la crise étaient beaucoup plus importantes que ce que les gens s’imaginent. Et je sais que nous vivons actuellement une crise sanitaire, mais le problème était déjà là avant la crise. Je pense que nous devons vraiment commencer à peser le poids de nos actions : Pourquoi n’agissons-nous pas tel qu’il le faut pour aider les gens à renforcer leurs capacités sans pour autant débarquer en force et prendre le contrôle?

J’ai l’impression que les sages-femmes innues sentent qu’elles manquent d’air, qu’elles en parlent avec l’administration, mais que celle-ci leur demande de s’y faire. On leur demande les chiffres, le nombre d’accouchements qu’elles ont pratiqués. La réalité est simplifiée. Je trouve cela très alarmant et je me suis demandé comment je pouvais vivre tout cela et ne rien faire.

ACSF : Est-ce que cela est également pris en compte dans le nouveau programme? Est-ce qu’il s’agit en quelque sorte d’un mandat partagé?

Kellie : Je crois que c’est un projet qui se fait main dans la main. Il a fallu des années pour ressusciter le programme. [Un autre programme d’études en pratique sage-femme en partenariat avec le University College of the North a été annulé en 2016. Ed.] L’idée d’avoir un programme axé sur le Nord demande que nous ayons effectivement des liens avec le Nord et un organe représentatif qui appuie les activités de la communauté tandis qu’elle-même assure la direction.

Donc, je pense que d’établir des relations et de nous servir de l’université de la sorte est crucial. L’université est un bassin pour l’innovation et elle nous donne d’autres libertés. Et si on joue bien son jeu, on peut tirer parti de cette liberté pour vraiment innover.

« Nous avons pu nous servir du Cadre de compétences du NACM »

ACSF : Quelles sont les grandes lignes du programme?

Kellie : Étant donné qu’il s’agit d’un nouveau programme, nous avons pu nous servir du Cadre de compétences du National Aboriginal Council of Midwives (NACM), l’établir d’emblée en tant que norme et l’intégrer dans le cursus. [Tout au long de 2018, le NACM a entrepris un processus visant à articuler les compétences essentielles de la profession de sage-femme autochtone. Les neuf compétences de base fournissent un cadre qui peut être utilisé pour commencer à développer et à enseigner la profession de sage-femme indigène afin d’augmenter les voies d’accès à l’éducation pour les étudiants autochtones, de décoloniser les expériences de formation, de supprimer les obstacles à la pratique de la sage-femme dans les communautés et de soutenir la rétention. Ed.]

Darlene Birch, l’une des premières sages-femmes indigènes, a été l’une des principales parties prenantes à travailler à nos côtés lors de l’élaboration du programme d’études.

[Darlene : « Un programme de formation de sages-femmes intégrant un contenu indigène qui s’engage à l’autodétermination est l’espoir des communautés indigènes du Manitoba depuis de nombreuses années. Ce programme diplômera des sages-femmes compétentes qui contribueront à la guérison des communautés et sont bien préparées à exercer dans des régions aux ressources insuffisantes. » – Darlene Birch est une aînée métisse et une sage-femme indigène, et elle pratique la profession de sage-femme traditionnelle depuis 1981. Ed.]*

Kellie : La prochaine étape sera d’établir la façon dont la formation sera donnée. Nous avons déjà fait des progrès à ce sujet. Comment l’évaluation se fera-t-elle et qui doit être chargée de l’enseignement?

Le nombre de sages-femmes est limité dans notre collectivité. Nous ne pouvons donc offrir que six places par année, dont la moitié seront données à des étudiantes autochtones. Nous espérons pouvoir augmenter ce nombre. Mais il faut commencer lentement et bien faire les choses plutôt que de viser trop haut et rater sa cible.

Nous souhaitons appuyer nos étudiantes sur le plan personnel et académique. Nous accueillons des aînées en résidence. Nous avons notre propre espace autochtone sur le campus. J’ai donc confiance que nous avons les ressources pour aider ces étudiantes autochtones à réussir.

« Nous devons commencer à voir les choses différemment. »

ACSF : Votre projet présente et explique de façon remarquable le rôle des sages-femmes et le futur de la pratique dans les communautés autochtones du Manitoba. Pensez-vous que ces leçons apprises soient également pertinentes dans le cadre d’une discussion élargie sur le milieu urbain?

Kellie : Je suis une optimiste, je crois donc qu’il y a toujours une solution. Et je crois que si nous allons au fond des choses pour comprendre le système dans lequel nous travaillons, cela nous permet de mieux nous y orienter, car il pose énormément de difficultés ce système, c’est une réalité. Je crois aussi que les besoins de la population en matière de santé ont changé. Nous ne pouvons donc plus travailler en vase clos. Nous devons nous tourner vers nos collègues médecins et les engager à réfléchir avec nous aux façons dont ils et elles peuvent mieux nous soutenir et aux façons dont nous pouvons mieux les soutenir.

Si nous ne lançons pas de processus de réflexion créatif sur la manière dont nous tirerons profit et en quelque sorte amalgamerons les ressources pour solidifier nos bases et continuer d’étendre la profession, nous continuerons d’être submergées d’épuisement.

Nous devons commencer à voir les choses différemment.

ACSF : Avez-vous des exemples de cette différente façon de voir les choses?

Kellie : Je crois qu’il faut une approche différente en fonction des différents contextes; être ouvert à l’idée que notre champ d’exercice ou notre modèle soit différent au Manitoba en raison du contexte, et ce, sans se sentir jugés.

ACSF : Pour une étudiante qui se rend au Manitoba, le programme est évidemment très attrayant, mais que pensez-vous de la province elle-même?

Kellie : J’ai grandi dans les prairies, au Kansas. Je les adore. Elles me font vibrer l’âme. Il y a tellement de beaux paysages; ce ne sont pas les montagnes ni l’océan, mais nous avons des lacs et un ciel immense, les aurores boréales et de belles activités hivernales. Il y a aussi la culture francophone qui habite la province.

ACSF : Avez-vous un endroit préféré que vous aimez visiter?

Kellie : Il y a un endroit qui s’appelle Steep Rock où il y a des falaises de calcaire surplombant un magnifique lac bleu-vert. C’est de toute beauté. Nous avons aussi un lac formé par une météorite. Son eau est cristalline et glacée. L’un de mes endroits préférés, c’est un ranch où nous louons un chalet et allons faire de l’équitation.

Vous savez, travailler avec la population autochtone m’a aidé à réfléchir davantage à ma propre histoire et ma propre place. Je me suis sentie respectée et écoutée. Je ne pense pas que les peuples autochtones disent que votre histoire n’a pas d’importance. Ils demandent juste qu’on écoute, qu’on les écoute. Ils sont tout aussi curieux d’entendre votre histoire et ce qui vous a façonné, ce qui a créé votre identité. Ça devient quelque chose de très puissant. Qui suis-je? Et d’où suis-je? Qu’est-ce que ça signifie et comment est-ce que ça m’a façonné?

 

Consulter le site Web de l’Université du Manitoba pour en apprendre davantage sur le nouveau programme d’études en pratique sage-femme.

Le National Aboriginal Council of Midwives (NACM) est une voix de premier plan pour promouvoir l’excellence des soins de santé génésique pour les femmes inuites, des Premières nations et métisses. Il plaide pour le rétablissement de la formation des sages-femmes, la fourniture de services de sage-femme et le choix du lieu de naissance pour toutes les communautés autochtones, conformément à la Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones.

* 13 mai 2020. https://news.umanitoba.ca/midwifery-degree/

Steep Rock, Manitoba